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Augustin

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Mes passions : philosophie, poésie, littérature, musique, sculpture, photographie, dessin, peinture... autant de trésors spirituels que nous offre le seul monde qui soit - je veux dire le monde sensible.
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L'antre d'un Lion philosophe

Coups de griffe et poésie

L'amour selon Lou Andreas-Salomé

« On dit couramment que l’amitié permet de garder un sens critique, alors que l’amour est au-delà de toute critique. On dit aussi que l’amitié veut parfois être consciente de ses motivations, mais que dans l’amour, on aime inconditionnellement. Beaucoup excluent cependant les vices moraux. A vrai dire, j’inverserais ces deux propositions. En effet, primo j’ai face à mon mari une attitude plus critique que celle que j’avais vis-à-vis de mon ami, c’est-à-dire Rée, et secondo mes sentiments envers ce dernier dépendaient beaucoup moins de mon jugement sur lui que ceux que j’éprouve envers mon mari.

Pendant la longue période où nous vécûmes ensemble liés de profonde amitié, je m’efforçais de voir Rée avec calme et objectivité. Je découvris en lui des côtés très charmants et d’autres qui me déplaisaient foncièrement. Mais le fait qu’il s’agissait de lui faisait que pour moi tous ces côtés avaient presque la même valeur ; je l’aimais de tout cœur, tel qu’il était, et s’il avait été quelque peu différent, cela n’aurait rien changé.

Mon amour pour mon mari commença par une exigence intérieure – je ne puis l’exprimer autrement. C’est ce qui fit naître la critique, une critique qui allait jusqu’à la douleur. Celle-ci était liée à l’intérêt qu’avait le résultat de cette critique, tandis que vis-à-vis de Rée ce résultat avait moins d’importance. Cela me semble tout à fait naturel. Il y a une différence entre chercher à nouer simplement des liens d’amitié ou des liens de mariage. Car dans ce dernier cas, on a non seulement un sentiment de sympathie beaucoup plus fort, mais l’intention de renoncer à son individualité. Et je trouve cela d’autant plus naturel que cela n’a rien à voir avec le fait de marchander et d’exiger des privilèges plus ou moins grands pour lesquels on est prêt à se lier et à se donner. Ce n’est pas du tout qu’on se lie, mais qu’on est lié – la question est : y a-t-il en nous quelque chose qui fait que nous sommes déjà liés par des liens de mariage – quelque chose qui dépasse tous les intérêts de l’amitié, quelque chose de beaucoup plus profond et de plus élevé, une sorte de sommet auquel tous deux nous voulons nous élever ? Il s’agit donc de discerner si on fait déjà partie l’un de l’autre (et pas seulement si on s’appartient l’un l’autre), et ceci au sens presque religieux, du moins purement idéel du terme. Certes l’amour en lui-même n’est pas purement idéel, mais – par Dieu – je n’ai jamais compris pourquoi des gens se marient quand ils s’aiment surtout physiquement.

C’est pourquoi l’amitié peut souvent faire preuve de plus d’indulgence que l’amour, et il est juste d’affirmer que l’amour et le mépris s’excluent. J’ajoute seulement ceci : ce qu’on appelle le respect moral n’en fait pas partie ; l’amour peut même tolérer le crime, mais il ne faut pas toucher aux lieux où chacun place sa propre morale individuelle, aux lieux où plongent les racines de son adoration et de sa vénération, car c’est justement en ces lieux, sommets et abîmes, que deux personnes doivent s’accorder ; et quand il apparaît qu’il y a erreur, il n’est pas besoin de crime pour tuer l’amour.

L’homme que j’ai aimé sans le critiquer fut Gillot, bien que je l’aie vraiment aimé, je veux dire, comme un idéal. Cette différence par rapport à ma sensibilité d’aujourd’hui – la seule désormais possible – est due aux années : quand on est très jeune, l’idéal auquel on aspire s’incarne totalement dans une personne, et c’est à cause de cette identification qu’on l’aime. Par la suite, on sépare plus nettement les personnes et les idées, on ne cherche plus un Dieu-Homme, mais on s’unit et on se voue ensemble à ce qu’ensemble on estime et vénère. Il n’y a plus un être qui s’agenouille devant l’autre, mais deux êtres qui s’agenouillent ensemble. Dans le premier cas, il s’agit d’un individu qui veut dominer et influencer fortement autrui – comme Gillot –, dans le deuxième cas, il s’agit de Fred(eric) avec sa manière de vivre et d’aimer, de se consacrer à ce qu’il estime précieux et noble, de sentir les choses, de haïr profondément la malhonnêteté, les faux-semblants, l’hypocrisie, et d’aspirer à la connaissance. »

Lou Andreas-Salomé, Journal


Camille Claudel - L'abandon

Hölderlin par Zweig

  Inlassablement, Hölderlin a traité dans sa poésie ce mythe du poète et il faut y insister pour comprendre la passion de sa responsabilité, le désir d’absolu qu’il y a dans sa vie. Pour lui, le pieux fidèle des « Puissances », le monde est divisé en deux parties, tout à fait suivant la conception grecque, platonicienne. En haut « les immortels marchent heureux dans la lumière », inaccessibles et pourtant participant à notre existence. En bas, au contraire, repose et travaille la masse obscure des mortels dans le moulin aveugle de l’action quotidienne :
Notre race marche dans la nuit, elle y habite, comme dans l’Orcus,
Sans rien de divin. Les hommes sont comme soudés
A leur propre activité et chacun, dans le bruyant atelier,
Ne s’entend que lui seul, et ces sauvages travaillent beaucoup
D’un bras puissant et sans répit ; mais toujours et sans cesse
La peine de leurs bras reste stérile, comme l’œuvre des Furies.
  Comme dans Le Divan occidental de Goethe, le monde se divise en deux parties, la nuit et la lumière, jusqu’au moment où l’aurore « a pitié de la souffrance », jusqu’au moment où paraît un médiateur des deux sphères. Car ce Cosmos ne serait qu’une double solitude, solitude des dieux et solitude des hommes, si entre eux ne se formait pas un lien bienheureux, mais fugitif, si le monde supérieur ne reflétait pas le monde inférieur et si celui-ci, à son tour, ne reflétait pas le précédent.
  Les dieux, eux aussi, là-haut, qui « marchent heureux dans la lumière », ne jouissent pas du bonheur, ils n’ont pas conscience de leur être, tant que cet être n’est pas senti par quelqu’un :
Oui, les éléments sacrés ont toujours besoin pour leur gloire,
Comme les héros ont besoin d’une couronne, du cœur des hommes, pour les connaître.
  C’est ainsi que le bas aspire vers le haut et le haut vers le bas, c’est ainsi que l’esprit se tend vers la vie et que la vie s’élève vers l’esprit : toutes les choses de la nature immortelle n’ont pas de sens tant qu’elles ne sont pas connues de mortels, tant qu’elles ne sont pas aimées par les habitants de la terre. La rose ne devient véritablement rose que lorsqu’elle retient un regard contemplateur et le coucher du soleil ne devient une merveille que quand il se reflète sur la rétine d’un œil humain. De même que l’homme, pour ne pas périr, a besoin du divin, de même le divin, pour être vraiment, a besoin des hommes, et c’est pourquoi il appelle à la vie des témoins de sa puissance, une bouche qui le chante – le poète, qui, lui seul, en fait vraiment une divinité.
  Cette idée essentielle de la philosophie d’Hölderlin a beau, comme presque toutes ses idées poétiques, n’être pas de lui, elle a beau n’être qu’un emprunt « à l’esprit colosse » de Schiller, combien le froid concept de l’auteur des Dieux de la Grèce :
Le grand Maître des mondes était sans joie,
Quelque chose lui manquait, c’est pourquoi il créa des esprits,
Miroirs fortunés de sa béatitude.
s’élargit ici. Combien est différente la vision orphique qu’a Hölderlin de la naissance du poète :
Et le Père sacré, lui qui a cependant en sa puissance,
Comme autant de pensées,
Assez de signes et de flammes et de flots,
Serait muet et solitaire,
Et triste dans ses ténèbres,
Et nulle part ne se retrouverait parmi les vivants,
Si la communauté terrestre n’avait pas un cœur pour chanter.
  Ce n’est donc pas parce qu’il est triste ou parce qu’il s’ennuie dans son oisiveté, comme chez Schiller, que le Divin donne naissance au poète – toujours, chez Schiller, persiste l’idée que l’art n’est qu’un « jeu » supérieur –, c’est par une nécessité essentielle : sans le poète, le Divin n’existe pas ; à proprement parler, c’est le poète qui lui donne l’être. La poésie – et ici on touche le fond des idées d’Hölderlin – est une nécessité de l’Univers ; elle n’est pas seulement une création qui s’opère à l’intérieur du Cosmos, elle est vraiment l’appel à l’être du Cosmos lui-même. Les dieux n’envoient pas les poètes en ce bas monde par jeu, mais bien par nécessité : ils ont besoin de lui – lui, le « Messager de la Parole jaillissante » :
Mais les dieux sont fatigués
De leur propre immortalité ;
Ils ont besoin d’une chose, les Immortels,
Et cette chose, ce sont les héros et les hommes,
Ce sont les mortels. Oui,
Puisque les êtres célestes n’ont pas conscience de leur existence,
Il faut bien, s’il est permis de le dire,
Que quelqu’un d’autre leur révèle
Le sentiment de leur existence :
Ils ont besoin d’un pareil homme.
  Ils ont besoin de cet homme-là, les dieux, et de même les humains ont besoin des poètes, qui sont
Les vases sacrés
Où se conserve le vin de la vie,
L’esprit des héros.
  C’est dans les poètes que se concilient les deux parties de l’Univers, l’élément supérieur et l’élément inférieur, ce sont les poètes qui dissolvent le désaccord du dualisme dans l’harmonie nécessaire, dans la commune unité, car
Les pensées de l’esprit unanime
S’épanouissent silencieusement dans l’âme du poète.

  Ainsi, à la fois élue et maudite, la personne du poète, née de la terre, mais pénétrée de divinité, s’interpose entre la solitude des dieux et celle des hommes, appelée qu’elle est à contempler divinement le Divin et à le rendre sensible aux habitants de la terre sous forme d’images terrestres. Le poète vient des hommes, mais il est exigé par les dieux : son existence est une mission, il est le degré sonore jusqu’où, « comme par un escalier, descendent les choses célestes ». Grâce au poète, l’obscure humanité vit symboliquement le Divin : comme dans le mystère du calice et de l’hostie, les hommes se nourrissent, dans sa parole, du corps et du sang de l’Infini.

Stefan Zweig, Hölderlin (in Le Combat avec le démon)


Camille Claudel - La joueuse de flûte

Sur l'amante

   « [...] Toujours, il semble que l'amante projette l'aimé plus haut qu'il n'atteindrait à lui seul. Le goût qu'elle a de lui le rend plus beau et plus capable. L'attente de ces bras ouverts aide la course de l'amant. Dans le contour précis du bonheur, sa productivité se clarifie, elle qui se dissolvait dans le trouble des nostalgies. C'est maintenant seulement, sur le cœur de l'aimée, que le travail est devenu douce tempête pour l'homme qui peine – et repos, infiniment. Maintenant seulement, le précipité de ses nuits d'adolescent, l'angoisse, se dissolvent, maintenant seulement, il voit la nuit jusqu'en son fond.
   Et si quelque chose vient troubler sa joie, cela tient à des obstacles, des difficultés ou des menaces concernant cette union ; toute détresse se concentre en l'unique souci de se perdre l'un en l'autre ; et il n'y a de place pour le doute que dans la jalousie.
   Mais qu'en est-il pour celui qui, déjà, savait ? Celui dans le cœur de qui l'amante avait été devancée par la solitude ? Il connaissait depuis longtemps son pur visage. Comme il cherchait à fuir les ressemblances familiales qui le remparaient, chaque trait représentant un droit sur lui, sa face lui devint un avenir : c'est par ses yeux qu'il regarda l'ouvert. Sa petite main, il la glissa silencieusement dans cette autre, qui conduisait et ne s'appropriait jamais. En grandissant, il découvrait peu à peu sa haute figure ; alors, parfois, elle s'avançait vers lui et le soupesait comme une lance.
   Et plus tard, elle le lança.
   Ah ! par quoi l'amante pourrait-elle surprendre celui pour qui ceci s'est fait conscience et plus que souvenir : cette élection ; le plaisir du bras qui s'étire, l'être-jeté - oh ! et la vibration en pleine cible.
   Et pourtant, qui mieux que cet homme d'usage divin, au sort déjà fixé, avait glorifié l'amante, désiré l'aimée !
   C'était comme si, à partir de cette orbite que la force de sa solitude lui faisait décrire, il avait reconnu sa figure plus parfaitement que personne avant lui. Et de ce savoir, infini, naissait en lui la privation infinie.

   [...] Ma conscience profonde ne me laisse pas en repos, et l'angoisse qui me distrait n'est pas cette angoisse, propre à la créature, du doux anéantissement qui naît du milieu de l'amour ; c'est l'effroi d'une apostasie qui ne cesse de me secouer, comme si l'on me remontrait qu'il ne m'appartient pas de disposer de mon penchant : comme si le capital de mes sentiments était soumis à partage et moi démuni ; comme si, aimé et aimant, je dérobais à des héritiers inconnus qui en vivaient déjà des parts depuis longtemps attribuées. Quelque part dans l'étendue de mon sentiment se fait jour une inquiétude, une répugnance ; des plaintes que je ne comprends pas viennent jusqu'à moi, des menaces s'élèvent dans mon être : je ne suis plus d'accord avec moi-même.
   Or cet accord, tout inexplicable qu'il est, c'est le tribunal devant lequel je me suis tenu, depuis mon enfance. Oui, je vis dans l'espace où mes juges masqués rendent la justice, devant leurs yeux de cagoulés : je ne l'ai jamais quitté.
   Ma vie est une forme particulière d'amour, et cet amour est déjà réalisé. De même que la forme d'amour de Saint Georges est de tuer le dragon, acte qui dure et remplit les temps jusqu'en leur fin, ainsi les dépenses de mon cœur sont déjà utilisées et transformées en un événement définitif. Parfois, je suis élevé jusqu'en son centre : une image de l'accomplissement.
   (Mais la place de la princesse est à l'écart. Elle prie pour que cela réussisse. A genoux.) »

Rainer Maria Rilke, Le Testament


John William Waterhouse - Echo and Narcissus

Conatus spinoziste

« L’effort par lequel chaque chose s’efforce de persévérer dans son être n’est rien à part l’essence actuelle de cette chose. »


Lorsque cet effort de persévérance se rapporte à l’homme et est lié au corps et à l’esprit, il est nommé Appétit.


« Le Désir (ou Conatus) est l’Appétit avec conscience de lui-même. »


« La connaissance de l'union mentale avec toute la Nature. C'est donc la fin à laquelle je tends, à savoir acquérir une telle nature et faire effort pour que beaucoup l'acquièrent avec moi. »

Benedictus de Spinoza

Félicité d'une vie vraie et entière !

« La plupart des gens ne vivent pas dans la vie, mais dans un simulacre, dans une sorte d’algèbre où rien n’existe et où tout seulement signifie. Je voudrais éprouver profondément l’être de toute chose… »

Hugo von Hofmannstahl



« Nous devons accepter notre existence, aussi complètement qu’il est possible. Tout, même l’inconcevable doit y devenir possible. Au fond, le seul courage qui nous est demandé, c’est de faire face à l’étrange, au merveilleux, à l’inexplicable… La peur de l’inexplicable n’a pas seulement appauvri l’existence de l’individu, mais encore les rapports d’homme à homme, elle les a soustraits au fleuve des possibilités infinies, pour les abriter en quelque lieu sûr de la rive. »

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

L'amour selon Platon et Spinoza

« Qu’est-ce que l’amour ? La tradition philosophique propose essentiellement deux réponses à cette question. Je passe rapidement sur la première, car elle me paraît la moins éclairante, mais il faut la mentionner parce qu’elle est partiellement vraie et historiquement importante. C’est la réponse de Platon, dans Le Banquet. L’amour est désir, explique Socrate, et le désir est manque : « Ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l’amour. » J’ajouterais volontiers : et voilà pourquoi il n’y a pas d’amour heureux. Si l’amour est manque, et dans la mesure où il est manque, nous n’avons guère le choix qu’entre deux positions amoureuses, ou deux positions quant à l’amour. Soit nous aimons celui ou celle que nous n’avons pas, et nous souffrons de ce manque : c’est ce qu’on appelle un chagrin d’amour. Soit nous avons celui ou celle qui ne nous manque plus, puisque nous l’avons, que nous n’aimons donc plus, puisque l’amour est manque, et c’est ce qu’on appelle un couple. Si bien que la seule réfutation vraie du platonisme, ce sont les couples heureux. C’est pour ça que Platon est un si grand philosophe, la plupart des couples lui donnent raison. Mais il suffit, en bonne logique, d’un seul contre-exemple pour lui donner tort dans sa prétention à l’universel. Or les couples heureux, malgré tout, cela existe aussi…

Il faut donc une autre définition, pour rendre compte des couples heureux, ou, pour dire la chose de façon plus réaliste, pour rendre du compte du fait que des couples, parfois, sont heureux. Cette deuxième définition, c’est celle que donne Aristote. Dans une phrase pure comme l’aube, Aristote écrit : « Aimer, c’est se réjouir », idée que reprendra Spinoza, quelque vingt siècles plus tard, en disant – et c’est la définition de l’amour que je préfère : « L’amour est une joie qu’accompagne l’idée d’une cause extérieure ». Autrement dit, aimer c’est se réjouir de.

Si quelqu’un vous dit : « Je suis joyeux à l’idée que tu existes », vous prendrez cela pour une déclaration d’amour, et vous aurez évidemment raison. Vous aurez aussi beaucoup de chance, parce que c’est une déclaration spinoziste d’amour, ça n’arrive pas tous les jours, beaucoup de gens sont morts sans avoir entendu ça ; et puis, surtout, c’est une déclaration d’amour qui ne vous demande rien. Et ça, c’est tout à fait exceptionnel. Profitez-en bien ! Parce que si quelqu’un vous dit : « Je t’aime », mais s’avère être platonicien, son « je t’aime » signifie en vérité « Tu me manques, je te veux ». Donc il demande tout, puisqu’il vous demande vous-même. Alors que si quelqu’un vous dit : « Je t’aime » en un sens spinoziste, cela veut dire : « Tu es la cause de ma joie, je me réjouis à l’idée que tu existes ». Il ne demande rien puisque votre existence suffit à le convaincre et à le satisfaire.

Pour Spinoza, l’amour n’est pas manque. Pour lui comme pour Platon l’amour est désir ; mais si pour Platon le désir est manque, pour Spinoza le désir est puissance (par exemple au sens où l’on parle de la puissance sexuelle, mais pas seulement) : puissance de jouir et jouissance en puissance. L’amour est désir, oui, dirait Spinoza, mais non pas manque : l’amour est puissance et joie.

Qu’est-ce qui indique que Spinoza a raison contre Platon ? D’abord qu’il existe malgré tout, parfois, des couples heureux, qui s’aiment d’autant plus, pourrait-on dire, qu’ils se manquent moins.

Ensuite qu’il n’est pas besoin de manquer de nourriture, ni même d’avoir faim, pour aimer manger : il suffit de manger de bon appétit, comme on dit, et d’aimer ce qu’on mange. La faim est un manque et une faiblesse ; l’appétit, une puissance et une joie.

Aussi qu’il n’est pas besoin d’être frustré pour aimer faire l’amour, et même qu’on le fait d’autant mieux qu’on n’est pas frustré ou « en manque ».

Enfin qu’il n’est pas besoin de manquer de ses amis pour les aimer : la passion donne raison à Platon, presque toujours ; l’amitié, à Aristote et Spinoza, presque toujours. Or toute passion qui dure se transforme en amitié ou devient mortifère. La passion est du côté de la mort, montre Denis de Rougemont. L’amitié, du côté de la vie. Tant pis pour Platon. Tant mieux pour nous. On peut aimer ce qui manque, et souffrir. On peut aussi aimer ce qui ne nous manque pas, c’est-à-dire jouir ou se réjouir de ce qui est.

Je dis « Jouir ou se réjouir », parce que le mot amour – que je prends depuis le début, parce que c’est notre sujet, dans son sens intersubjectif : l’amour d’un individu pour un autre, et spécialement d’un homme pour une femme, d’une femme pour un homme – vaut également pour des objets. On peut aimer un bon vin. On peut aimer un mets, on peut aimer une musique, etc. Aimer, ce n’est pas seulement se réjouir, comme disait Aristote ; aimer c’est jouir ou se réjouir, pouvoir jouir ou pouvoir se réjouir. Puissance de jouir et de se réjouir : jouissance et réjouissance en puissance. Celui qui ne sait pas aimer ce qu’il mange, ce n’est pas celui qui manque de nourriture, c’est celui qui manque d’appétit. Il a perdu la puissance de jouir de ce qu’il mange, il n’aime pas manger. Si bien que cet amour qui est puissance de jouir et jouissance en puissance, c’est ce que l’on pourrait appeler, pour être plus clair, l’appétit ou le désir. Et si l’on veut garder un terme propre pour désigner l’amour en tant qu’il se distingue du désir, on va alors dire que l’amour est puissance de se réjouir et joie en puissance. Se réjouir de l’existence de l’autre, ce n’est pas la même chose que jouir de son corps. Dans les deux cas, il y a puissance. Il y a des gens qui n’ont pas la puissance de jouir du corps de l’autre, c’est ce qu’on appelle l’impuissance ou la frigidité ; et il y a des gens qui sont incapables de se réjouir de l’existence de l’autre, ce que Freud appelait la perte de la capacité d’aimer. Les deux troubles peuvent aller de pair (par exemple dans la dépression), mais peuvent aussi exister séparément. Certains peuvent jouir qui ne peuvent pas se réjouir ; d’autres peuvent se réjouir qui ne peuvent pas jouir. Cela confirme que le désir et l’amour sont deux choses différentes, quoique liées, ou deux aspects différents d’une même chose, qui est la pulsion de vie. Fort heureusemment, que ces deux puissances soient différentes, cela n’empêche pas qu’elles puissent exister ensemble et souvent de façon simultanée… Si l’amour rendait toujours impuissant ou frigide, quelle tristesse ! Mais cela n’est pas : on peut jouir et se réjouir à la fois, et au fond ce sont les plus beaux moments que nous connaissons… Heureux les amants pour qui la chair n’est pas triste ! »


André Comte-Sponville, in Qu’est-ce que l’amour ?

Nécessité

« Nous naissons, pour ainsi dire, provisoirement, quelque part; c'est peu à peu que nous composons en nous le lieu de notre origine, pour y naître après coup, et chaque jour plus définitivement. »

Rainer Maria Rilke, Lettres milanaises

Exhortation

Car ne crois pas que ce soit vanité
si je te dis que nul ne vit sa vie.

Les hommes sont hasards, voix et débris,
angoisses, jours de tous les jours, piètres bonheurs
déguisés dès l’enfance, travestis,
masques majeurs, mais visages muets.

Je rêve qu’il doit être des musées
où se conservent ces multiples vies
comme armures, litières ou berceaux
dont nul être réel n’a fait usage
ou des costumes qui ne tiennent pas
tout seuls, et qui s’affaissent en frôlant
de puissants murs voûtés de pierre.

Et quand je sors, le soir, toujours plus loin
de mon jardin pour fuir ma lassitude,
je sais qu’alors mènent tous les chemins
à l’arsenal des choses invécues.



Rainer Maria Rilke, Sämtliche Werke I



William Adolphe Bouguereau - All Saints Day (Le jour des morts)

De l'allure

Tiens-toi droit, et marche !

Pierre-Auguste Renoir - La petite fille à la gerbe

Sagesse nocturne

« Notre époque est une période d'excitation, et c'est précisément pourquoi ce n'est pas une époque de passion ; elle s'échauffe constamment parce qu'elle sent qu'elle est froide – au fond, elle gèle. » (Friedrich Nietzsche)

Crucifixion

Il est de grands malades qui, transportés par une petite ivresse, quelque volupté cruelle qui suffit à les mystifier, s'immolent avec joie à la folie de leur propre sentence ! La misère de tous les fanatismes.

Pour écrire un seul vers...

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d'hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux, savoir quel mouvement font les petites fleurs en s'ouvrant le matin.

Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres innatendues, à des départs que l'on voyait longtemps approcher, à des jours d'enfance dont le mystère ne s'est pas encore éclairci, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyages qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles, et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.

Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d'amour, dont aucune ne ressemblait à l'autre.
Il faut encore avoir été auprès des mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups.

Et il ne suffit même pas d'avoir des souvenirs.

Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d'attendre qu'ils reviennent. Car les souvenirs eux-mêmes ne sont pas encore cela.

Ce n'est que lorsqu'ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu'ils n'ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n'est qu'alors qu'il peut arriver qu'en une heure très rare, du milieu d'eux, se lève le premier mot d'un vers.

(mp3)

Innocents - The dreamers (Bertolucci, 2003)

Benjamin Constant, ou la voix des Lumières

« J'ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout, en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en politique : et par liberté, j'entends le triomphe de l'individualité, tant sur l'autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d'asservir la minorité à la majorité. Le despotisme n'a aucun droit. »

Benjamin Constant, Mélanges de littérature et de politique (in Ecrits politiques)

Idéal

    Ton cœur à mon corps enlacé, ravissent à l’esprit un sourire éclatant, et tous se complètent en un unique geste : l’amour, me disent-ils, est ce qu’il y a de plus haut ! L'art lui-même n'est qu'une forme d'amour, en lui se fait chair, et sang, et vie !

    Mais tout amour qui souhaite s'accomplir ne doit-il pas, à son tour, savoir devenir art ?

    Ô mes larmes, se perdent aux rêves de l’harmonie sublime – vision de l'être humain en son sommet !



Auguste Rodin - Le baiser

Tendresse

   Il est certains êtres féminins que je ne peux voir qu’entourés d’une aura de tendresse ; et m’émeuvent, en un sentiment indescriptible, qui vous envahit soudainement, complètement, et semble lié à la perception d’une infime cassure, d’un bris de voix ou de rire. S’y révèle en un instant tragique leur générosité sans borne au sein d’une souffrance plus grande encore, et qui demeure en elles comme un voile mélancolique sur la beauté d’un corps pur.


Plusieurs de ces êtres si rares et chers ont traversé ma vie, dont une déjà n’est plus ; au contact desquels ma sensibilité s’est rendue réelle, vive, écorchée même parfois ; et qu’au-delà de tout, tout ce qui peut arriver, je ne saurais qu’aimer.



Antonio Canova - Vénus et Adonis

Meilleurs vœux

« Descendez en vous, scrutez les profondeurs d'où jaillit votre vie. [...] Alors chargez-vous de votre destinée, et portez-la, fait et grandeur. »


Cette citation de Rilke comme épigraphe à mes vœux de bonne et heureuse année 2006 !



Kandinsky - Le Jugement Dernier (1912)

Le sens de la fête

Les fêtes puisent leur sens au sein d'une communauté qu'elles prétendent incarner et sublimer ; mais si la communauté n'est plus qu'un beau mythe, et toute sublimation rendue impossible par la pauvreté de notre tradition, comment pourrions-nous seulement comprendre ce que signifie la fête ? Comme toutes les autres choses importantes de la vie, nous en avons fait un simple divertissement.
C'est aujourd'hui ma solitude vis-à-vis de mes appartenances supposées, et la malpropreté de ce que nous aimons à appeler notre « culture », qui me prennent à la gorge.

American Beauty

American Beauty est un film amoral, et ce n'est certes pas un argument contre lui. De l'interdit de la mort jusqu'à l'éducation parentale, en passant par l'idéologie du travail et le conformisme social, ce sont toutes les autorités morales régnantes qui se voient une à une destituées.
On jouit d'abord de la destruction festive et ironique, de la liberté retrouvée ; et puis l'on prend conscience qu'il n'y a plus rien à craindre, que rien ne saurait plus être une objection. C'est alors que le monde peut s'ouvrir à nous dans sa pureté et sa splendeur : envahissement de tout le corps, trop plein d'intensité et de bonheur, larmes du coeur dans l'instant indicible – notre amour à tout rompre, comme une offrande à la beauté.


Spacey ou les joies de l'enfance...

Raisonnement binaire

Le sceptique que l'on dit nihiliste connaît le sort du non-chrétien que l'on appellait « athée ».